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Violet, une belle couleur la Liberté

Publié le 1 Avril 2011 par concepteurvolumiste in Démocratie

Protest

LES SYRIENS ONT DEFIE ET BRISE LA LOI DU SILENCE

"Je vous écris de Syrie. Le jour de gloire n'est pas près d'arriver. Mais l'étendard de la liberté est bel et bien levé. Il a été levé par des enfants qui ont rompu la loi du silence en inscrivant sur les murs de leurs écoles que le roi est nu. Résultat : quelques dizaines de ces enfants ont été embastillés à Damas, Deraa et Alep ; des centaines d'adultes qui leur ont emboîté le pas ont été, à leur tour, arrêtés ou massacrés ; des soldats refusent de tirer sur les manifestants qui, partout dans le pays, défient l'état d'urgence en vigueur depuis 1963. Bref, le roi est nu et le conte touche à sa fin.

Mais le roi ne paraît pas pour autant proche de sa fin. Car, à la différence de ses aînés arabes, le président syrien a deux corps : un corps de tyran et un corps de résistant. Le premier se meurt, atteint des mêmes maladies qui ont emporté les Ben Ali et compagnie. Tandis que le second rayonne, incarnant une aspiration nationale qui se nourrit de la nostalgie d'une Syrie naturelle charcutée par les vilains accords de Sykes-Picot en 1916 (qui ont remodelé le Moyen-Orient).

Le premier est honni dans la mesure où il est associé à un régime qui a poussé la répression jusqu'à l'anthropophagie et le népotisme jusqu'à l'inceste, alors que le second est l'objet d'une certaine fierté nationale. Une fierté plus ou moins bien assumée, née de l'humiliation accumulée depuis la défaite arabe de juin 1967, qui fait du jeune chef aux yeux bleus, généralissime de son état, le seul dirigeant arabe capable de tenir tête au vieux chef croisé, George W. Bush. Le seul dirigeant arabe, aussi, à soutenir les guérillas suicidaires du Hezbollah et du Hamas, censées ouvrir la voie à la libération de Jérusalem. Le seul dirigeant arabe, enfin, à prétendre oeuvrer à l'avènement d'une nation arabe une et indivisible, débarrassée de l'entité sioniste.

Le roi n'est donc pas près de mourir. Il devra juste dissimuler son corps de tyran malade en revêtant celui du résistant assiégé dans le Massada syrien qu'il s'est construit à sa mesure. Et il est à craindre que tout le monde lui vienne en aide, encore une fois, dans l'intérêt bien compris de chacun. Les Américains, les Européens et les Israéliens s'y emploieront avec tact et serviabilité pour ne pas risquer un embrasement de la région orchestré par l'axe Téhéran-Damas-Hezbollah-Hamas, alors même que le front libyen demeure grand ouvert. Quant aux Syriens, ils devraient alors s'y résigner, parce qu'ils se doutent bien que le régime des Assad ne peut se rendre qu'à un seul prix : l'implosion de la République syrienne, cette entité aux ressorts douteux, improvisée par la France coloniale en 1941, dont les Syriens se sont échinés depuis lors à faire une nation viable qui réponde un tant soit peu à leur aspiration nationale.

Pour avoir été détournée, dénaturée, avilie, cette aspiration nationale n'en est pas moins chevillée à l'âme des Syriens. C'est elle, en tout cas, qui les a amenés à se résigner à la dictature du parti Baas, au risque de perdre leur âme. Mais les jeunes manifestants qui bravent la loi d'exception décrétée par des putschistes du Baas au siècle dernier semblent moins résignés que leurs pères, si l'on en croit leurs slogans qui dénoncent aussi bien le régime syrien que ses principaux compères anti-israéliens, l'Iran et le Hezbollah. Mais que l'on ne s'y trompe pas ! Car ces mêmes jeunes gens accusent aussi l'armée de haute trahison, lui reprochant d'avoir déserté le front du Golan occupé pour défendre un régime illégitime.

Autant dire que le roi ne mourra vraiment que lorsqu'il n'aura plus de corps de rechange à sa disposition, qu'il ne pourra plus prétexter de la libération de quelque territoire national occupé, qu'il n'aura plus de raison d'invoquer la moindre union sacrée. Or tout cela ne dépend pas des enfants qui ont pris l'initiative de rompre les chaînes paternelles de servitude volontaire. Mais de qui donc est-ce que cela dépend ? Cherchez et vous trouverez, répond le sage syrien Moussa Abadi, qui a naguère risqué sa vie pour sauver des enfants de France, traqués par les miliciens d'un généralissime du nom de Pétain...

Je vous écris de France. Ici, le jour de gloire est arrivé depuis bien longtemps déjà. Mais on a du mal à entendre les enfants de l'autre rive de la Méditerranée chahutant leurs rois nus. On se demande plutôt si ces enfants sont barbus ou pas, s'ils vont déferler sur nos campagnes ou pas, s'ils sont favorables à l'Union pour la Méditerranée ou pas. On se donne aussi bonne conscience en se lançant dans une guerre juste contre un tyran libyen à qui on se proposait, hier encore, de vendre des Rafale et des centrales Areva.

Pour ce qui est du tyran syrien, on attendra encore davantage avant de retourner sa veste. Car les affaires de l'Orient sont bien plus compliquées qu'il n'y paraît, voyez-vous. Et nous ne sommes plus au temps où les Lumières faisaient le voyage de Syrie pour mieux dénoncer la tyrannie en France."

Charif Kiwan, réalisateur. Source : Le Monde, édition du 1er avril 2011.

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